Jean-Pierre Dupouy

n° 54 ... un jour dévoré par le monde , Hervé Carn

 

Longtemps après les jeux de l’amour et du hasard

 

Le dernier roman d’Hervé Carn invite le lecteur à s’interroger sur le romanesque, tant il en condense certains codes et en tend la toile jusqu’au bord de la rupture.

Le narrateur, romancier comme l’auteur, adresse son récit à son frère, mort alors qu’il n’était encore qu’un « bel enfant ». C’est le vide laissé par sa disparition qui a été le moteur de son avidité de lecture et de son écriture. Alors que leurs parents sont morts depuis longtemps et que lui-même a pris sa « retraite » de romancier, voilà qu’il reçoit un étrange courrier de sa cousine Marie, celle qu’on appelait dans la famille « la prof de fac ». Ce courrier, mentionnant les relations qu’elle a eues avec deux hommes, lesquels avaient été aussi les amis du narrateur, amène celui-ci à se remémorer l’histoire de ses liens avec le petit groupe d’étudiants dont ils faisaient tous les trois partie. Dès lors le récit suivra, outre la trajectoire du narrateur, celle de Duroc, le khâgneux programmé pour réussir les concours et dérouler une carrière exemplaire d’universitaire, et celle de Ramson, le brillant étudiant en Sciences politiques propulsé vers une gloire littéraire aussi immédiate qu’éphémère. Le narrateur, qui lui-même a eu, à la suite d’une visite de la maison de Freud à Londres, une aventure assez lamentable, mais troublante, avec l’amie de Duroc, une jeune et ravissante libraire, relate l’histoire de ses rencontres périodiques, toujours apparemment fortuites, avec Duroc et Ramson. Mais ce récit est lui-même enchâssé dans celui de ses liens avec son ami d’adolescence, Paul Kasper, un jeune étudiant autrichien qui s’est suicidé par noyade après une rupture sentimentale.

On le voit : les fils du récit n’arrêtent pas de se joindre, de se séparer, avant de se nouer à nouveau, dans un ballet savant aux figures complexes. Tel est l’apanage du romanesque, son droit absolu. Y compris quand il s’autorise les rencontres les moins probables et les coïncidences les plus étonnantes. Le lecteur est alors pris dans un doux vertige et ne peut que céder aux charmes des surprises offertes par ce labyrinthe organisé pour sa jouissance. Le hasard ne serait-il que la face apparente d’un ordre régi par l’ironie d’un ordonnateur caché ? D’invisibles mais puissants « courants magnétiques » (p. 71) semblent à l’œuvre pour rapprocher à leur insu des personnages que la vie tend à éloigner. Ceux-ci finissent par accepter le romanesque de leur trajectoire, et la réalité supposée de leur existence devient contaminée par les mirages de la fiction. Le suicide de Paul Kasper ne serait-il pas une pure réplique de celui, certes réel, mais tellement romanesque, de Virginia Woolf ? Et quand le narrateur apprend que Ramson s’est sans doute donné la mort de la même façon, la défaite du réel semble consommée. Des « fictions de réalité » (p. 53 et 80) triomphent de la pure réalité.

Mais, à s’enchanter de ses propres attraits, le roman risque d’en révéler aussi certaines faiblesses. Le livre d’Hervé Carn met en scène un microcosme de romanciers, libraires, critiques d’art et professeurs de littérature. On peut trouver que cela manque un peu d’air. On peut aussi remarquer quelques phrases qui n’évitent pas le défaut que Valéry reprochait au roman quand il écrivait qu’il se refusait à écrire : « La marquise sortit à cinq heures ». Et il arrive que les personnages donnent l’impression de s’abandonner à certaines étreintes moins par désir que pour sacrifier aux lois du genre.

Il n’empêche que le roman possède un pouvoir capital, et Un jour dévoré par le monde l’illustre de façon pénétrante, c’est, en se déployant dans le temps, de montrer le travail que celui-ci exerce sur les êtres. Ici, c’est à une inéluctable érosion des énergies que l’on assiste : les personnages, parvenus à l’âge de la retraite, sont saisis par un sentiment de vide, de désenchantement, de décomposition. La voix de Ferri, le vieil aristocrate italien, en est le parfait emblème : « Sa voix dans la nuit semblait coller aux murs comme une affiche lacérée. Elle clignotait dans le ciel comme une étoile déjà morte quand nous percevons son éclat » (p. 51). Le temps creuse les âmes, et les membres de ce groupe d’amis, dont on comprend que leur jeunesse a vécu les espoirs de 1968, arrivent à bout de souffle au terme d’un parcours dont les traces semblent bien près de s’effacer. L’écriture procède par petites phrases courtes, dont l’enchaînement monotone et envoûtant est semblable aux vaguelettes qui viennent mourir l’une après l’autre sur la plage, alors que la mer cache sous ses dehors apaisés une inquiétude fondamentale, comme une basse obstinée.

 

Jean-Pierre Dupouy

Un jour dévoré par le monde, Hervé Carn, Éditions Apogée, 2016, 15 euros

N° 54 ... Un passager dans la baie , de Bernard Berrou

 

Voyage exquis

 

Les éditions Locus Solus ont eu l’heureuse idée de republier Un Passager dans la baie, ce livre de Bernard Berrou qui avait paru en 2005 à La Part Commune. Il fait en effet partie de ces livres écrits pour durer, qui ne risquent pas de susciter un jour, dans un avenir plus ou moins proche, un condescendant mais peut-être mérité « c’est très daté ». Taillé dans l’épaisseur du temps, indifférent à l’éphémère des modes et des originalités factices, il s’adresse à la part d’éternité que chacun a la possibilité de porter en soi.

C’est de la baie d’Audierne que parle Bernard Berrou, cette courbe élégante qui relie la Pointe de Penmarc’h à la Pointe du Raz. Plus précisément, son regard d’écrivain parcourt la partie méridionale de la baie, qui s’étend des rochers de Saint-Guénolé à ceux de Penhors, en lui donnant pour point focal la chapelle de La Madeleine, auprès de laquelle se blottissait, parmi quelques autres fermes, celle où il a vécu enfant. Entre la campagne et l’immense plage de sable fin s’étale la palud, un espace bien particulier, revêtu d’une végétation sauvage faite d’herbes rases et drues, très faiblement ondulé, totalement ouvert et traversé par les vents du large, sans rien d’autre pour arrêter le regard que quelques maisons basses, simples boursouflures de la terre, et le feuillage argenté des saules lointains.

Mais ce livre parle surtout de ce qui donne sens à la vie humaine : un accord réussi avec le monde qui l’environne. Ce que notre condition a d’universel, c’est à partir d’un lieu précis qu’il se voit le mieux. L’auteur doit à son attachement atavique à La Madeleine, son hameau d’où rayonnent des chemins herbeux sans destination connue qu’il parcourt inlassablement, le droit de dénoncer les erreurs de l’homme moderne et de montrer d’autres voies à suivre. Profondément plantée dans le temps, celui de l’enfance, mais aussi celui de l’Histoire : depuis le Moyen Âge qui a bâti la chapelle jusqu’à la Résistance contre « les bandits hitlériens », comme l’énonce, dans un lexique qu’on n’oserait plus employer aujourd’hui mais qui est pourtant si exact, l’humble stèle élevée en souvenir des FTP fusillés près de La Torche, l’image de ce lieu a été assez forte pour faire tenir solidement une vie humaine. Ce qui se joue dans le lien avec le passé, nos ancêtres immédiats ou lointains, et dans celui avec la nature, avec ses rudesses et ses douceurs, c’est tout simplement la réussite ou l’échec de la vie.

Ainsi s’expliquent l’amour de Bernard Berrou pour la « vieille ruralité » et son aversion pour un pseudo-progrès réduit à la mécanisation et au profit financier. Dans les campagnes bordant la baie d’Audierne s’était instauré un précieux équilibre entre l’homme et son milieu naturel. Constatant sa disparition à partir des années soixante, l’auteur peut du moins en sauver quelque chose à titre individuel : c’est par la marche à travers les paluds qu’il recrée l’harmonie d’un rapport heureux au monde. La marche, par sa lenteur même qui ne transforme qu’insensiblement le paysage, lui fait retrouver un lien fort avec le sol, l’air et la végétation. Il y a certes de la mélancolie dans ce livre qui élit les terres nues, les ciels gris et les mois noirs, mais c’est une mélancolie remplie d’énergie, reliée aux vents qui malmènent les nuages et à la puissance de l’océan, rarement contemplé, mais toujours présent, par son grondement, dans le paysage.

En accompagnant Bernard Berrou dans son expérience « poético-philosophique » de la marche, le lecteur ressent un plaisir continu. La force du livre vient de l’intérêt du propos, qui ne faiblit jamais, mais aussi du « phrasé impeccable de ces proses », pour reprendre l’expression employée par Alain-Gabriel Monot dans sa belle préface.

La baie d’Audierne, dont la beauté touche à la perfection, est encore aujourd’hui un territoire préservé des agressions du « techno-monde ». Ce livre vient nous avertir qu’une telle beauté n’a rien d’un luxe pour esthètes, mais qu’elle appelle à un « nouvel ordre de vie ».

 

Jean-Pierre Dupouy

Un passager dans la baie, suivi de Entre dunes et paluds, Bernard Berrou, Locus Solus, 2017, 12 euros

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau

Date de dernière mise à jour : 26/07/2017