N° 54 ... L'ombre et son jour, Jean-Marcel Leduc

 

 

« Plutôt la vie », André Breton

 

J’avais bien rencontré jadis, c’était en 1968, une année qu’on n’oublie pas, un patronyme qui consonait un peu comme celui-là : Jean-Marcel Leduc.

J’avais quitté le lycée Tristan Corbière, à Morlaix et j’arrivais à Rennes, la capitale de la Haute-Bretagne. Cette rentrée-là, la « Khâgne Rhédonique » déménageait et l’oiseau de Minerve qui en illustrait le sceau allait nicher pour la première fois aux Gayeulles, dans la périphérie de la ville. Je me souviens que les préparationnaires à l’ENSEPS qui formait alors l’élite des jeunes sportifs destinés à l’enseignement avaient accompagné les « littéraires » dans cette migration de pauvres. Si bien que Chateaubriand, l’illustre lycée de la ville, la prestigieuse maison mère n’abritait plus, noblesse oblige, que les adeptes des « mathématiques sévères », comme disait Lautréamont, et les Cyrards !

Or, la cérémonie d’ouverture au bizutage qui intronisait les nouvelles recrues et était sensé les déniaiser était conduite, orchestrée, mais avec quelle maestria, quel brio, quelle allégresse aussi, par deux « Puissances », comme la tradition appelait alors les anciens. On aurait dit qu’ils n’avaient fait que cela toute leur vie. Je n’ai gardé aucun souvenir des autres mais de ce couple infernal, si. Et Jusqu’au son de leur voix. L’un d’entre eux dont je devais rencontrer plus tard le nom dans le sillage de Georges Perros et d’Yves Elléouët s’appelait Michel Kerninon. L’autre était un certain Jean-Marcel Leduc.

Cette initiation, dans mon souvenir du moins, fut éprouvante mais c’était le but. Et comme aurait dit Alfred Jarry qui s’y connaissait, « c’est l’essence d’une épreuve que d’être éprouvante ». Ces rites-là sont salutaires, hygiéniques même et toute bonne intégration passe par là. Malheur à l’homme seul !

Reste que cette année-là les garçons, terrorisés, ne mouftèrent pas. Je nous revois, nus comme des vers sur l’estrade qu’on avait dressée pour l’occasion, gonflant consciencieusement les capotes anglaises que la plupart des jeunes puceaux que nous étions voyaient pour la première fois. Quant aux filles, plusieurs craquèrent, dont une enfant d’enseignant du supérieur qu’on dut dispenser de l’épreuve et dont la seule sanction fut qu’elle serait à l’avenir interdite de « booms khâgnales ». C’est ainsi qu’on avait baptisé ces manifestations souvent bien arrosées où les deux années se mêlaient et qui allaient se tenir infailliblement chaque quatrième jeudi du mois jusqu’à la clôture des cours, fin juin.

La seule qui n’était pas effarouchée et qui goguenarde affronta la situation avec une morgue, un culot que je n’ai jamais oublié même si j’eus l’occasion, plus tard, de la voir encore dans ce genre d’« œuvres », était une petite brune pétillante et à queue de cheval. Elle venait du lycée de Lorient. C’est ainsi qu’Irène Le Pohon rencontra ce jour-là celui dont elle allait très vite porter le nom, l’héritier d’une vieille famille de Vitré, François Frain.

Était-ce bien de ce même Jean-Marcel Leduc, de ce « fantôme de jadis », comme disait Tailhade, que je reçus au tout début de cette année 2017 une mince plaquette intitulée L’Ombre et son jour ? La dédicace qui accompagnait l’envoi mentionnait un ami commun, Serge Le Floch, un voyageur solitaire qui fut naguère le skipper du Reder Mor et qui montre aussi, de temps en temps, les beaux pastels qu’il rapporte chaque année de ses circumnavigations solaires, autour de la mer Egée.

Mais le nom me disait encore autre chose. Je me souviens qu’au sommaire du numéro inaugural de la revue Bretagnes qui parut en 1975 sous la direction de Paol Keineg, auprès de ceux d’Yvon Béguivin et de Kristian Keginer, sans doute les plus talentueux, les plus prometteurs de la jeune poésie bretonne d’alors et que l’auteur du Printemps des bonnets rouges avait rencontrés, encore tout jeunes sur les bancs du lycée où il enseignait alors, il y avait aussi le nom de Jean-Marcel Leduc.

Paol Keineg que j’interrogeais à ce sujet le 14 janvier 2017 m’écrit ceci : «Quant à Leduc, le nom ne m’est pas inconnu, en effet, mais je ne me souviens pas vraiment de qui il est. Serait-ce un ami de Michel Kerninon, amoureux de l’Islande, qui publia quelques beaux textes dans Bretagnes, et qu’on aurait pu rapprocher d’Alexis à l’époque ? »

Plus de doute. C’était lui. Avec, à tous les sens du mot, cette « confirmation » de Paol qui associait de surcroît le souvenir des premiers textes de Leduc à ceux de quelqu’un que nous aimons particulièrement, que nous admirons depuis longtemps et pour moi depuis près de cinq décennies, notre ami commun Alexis Gloaguen.

L’Ombre et son jour ! Quel titre ! Et combien ces premiers mots, écrits en blanc sur la couverture verte du livre donnent déjà le « la ». Une bande noire traverse à l’oblique la partie gauche de la page mais ce qui frappe d’emblée c’est que c’est le vert qui occupe presque tout le champ. Une trainée d’ombre, et de part et d’autre un grand pays de clarté. Tout un programme.

Entre ces premiers mots et leur illustration la cohérence est forte car ce n’est plus la très banale ombre du jour que nous annonce le titre mais l’autre côté de cette perspective, son envers. Comme si, du commencement à la fin c’était l’ombre, inaugurale, fondatrice, plénière, qui était là, comme si c’était elle, la matrice, et que le jour n’était que l’ombre de cette ombre, mais son ombre lumineuse, son reflet, sa lumière. La vie en un mot ! Et c’est elle qui met son vert, comme un printemps sur les choses. « La vie en beau », la vie en rose réclamait Baudelaire au « Mauvais vitrier » du Spleen de Paris. Ici c’est bien la vie en vert mais pas celui des optimistes béats et des intégristes de l’espoir, le vert cru, « viride », lucide des jours de la vie.

« Tu viendras comme personne et comme tout le monde

Seul peut ainsi venir le temps

Qui ne soit pas le temps de quelque chose

À l’autre bout du recueil, à la fin et comme bouclant la boucle, comme s’enroulant dans le grand ouroboros du temps, le poème de clausule s’intitule « L’ombre et son jour ». Le poème éponyme est donc aussi le dernier et cet adieu, outre qu’il éclaire rétrospectivement le paysage parcouru est pour moi et je pèse ici mes mots, une des plus belles réussites poétiques que je connaisse et que, pour couper court à la tentation de la glose bavarde dont je n’ignore pas qu’elle est, avec la digression joueuse, un de mes péchés mignons, je donne ici in extenso :

« Tu viendras comme un souffle

Premier dernier banal

 

Tu prendras mes mesures

tu cloueras mes pieds

tu libéreras mon front

tu feras de ma fatigue un trône

de mon ombre un vertige

 

Nous ne serons qu’un et rien du tout

O ma vie ma nuit si claire »

Ce qu’il faut préciser cependant c’est que ce poème, l’ultime donc, achève aussi la dernière section, la plus longue de l’ouvrage et que le titre de cette section est très clair : « Disparaître ». Aucune grandiloquence, aucun pathos, aucune mélancolie même mais l’ordinaire de la terre car la mort n’est pas une affaire, elle est simple comme la parousie des fleurs sauvage et le regard des enfants, les jeunes étoiles aussi des amours d’autrefois. Dans son monde la tendresse, la douceur car Leduc aime le sable et la soie, il aime la caresse des peaux, cohabitent avec la « brûlure ». Sa neige est « terrible » comme ce « pays d’avant l’enfance » qui ouvre le second de ses « Pas sous la comète », la mystérieuse « comète » dont on ne dira rien mais qu’il faut bien comprendre « littéralement et dans tous les sens ». Terrible comme l’ange de Rilke.

Chez Leduc, les grandes présences lyriques sont sans majuscules et même dieu ne la porte pas. Sans doute parce qu’il lui faut de la concrétude et du pondérable et parce que « l’éternité n’est pas pour les vivants »

Il serait vain d’évoquer ici Mario Luzi ou Mandelstam, Leopardi, Rilke ou Bonnefoy, ou la belle « Main chaude « de Frènaud ou le Michaux de Nous deux encore. J’oubliais Paul le Jéloux qui fut il y a déjà longtemps mon ultime choc poétique ou le très oublié Voyageur de la voix de Meschonnic. Ces noms ne sont pas des références, ni même des connivences ou des alliés. Ni les thématiques, ni les écritures ne sont à quelque degré que ce soit, apparentées. L’auteur n’y a jamais pensé et pas seulement parce que sa modestie est totale et qu’à soixante dix ans le temps de l’imitation est passé. C’est moi qui les convoque, un peu comme un écho, mais de moi-même, une étrange sonnerie qui m’alerte, une façon très approximative et maladroite pour traduire cette commotion très particulière qu’est pour moi la « poésie ».

Je dois avouer aussi que presque toujours aujourd’hui, la poésie me tombe des mains et que ces rencontres où j’ai senti l’« admirable tremblement du temps » pour reprendre les mots magnifiques de Gaëtan Picon, ce chavirement que ne produit pour moi ni la très chère peinture et pas même celle de Piero della Francesca ni la musique la plus divine, je les compte sur les doigts d’une main. Allez, soyons généreux, soyons fou, et disons de deux mains. Et je ne parle pas des poètes, pour beaucoup d’entre eux médiocres, vaniteux, copineurs.

Quelle voix ! Quel timbre et quelle extrême justesse dans l’inflexion, le sentiment comme aveuglant que quelque chose est là qui cette fois ne trompe pas, la certitude qu’à la seconde on sait à qui on affaire et que l’homme, le mot est de Breton et désignait Péret, est « ressemblant ». Aucune morale de la fidélité là dedans et les poètes, de Baudelaire à Perros ont toujours fait avec leur tricherie intime, trafiqué leur image. La ressemblance est ailleurs et la justesse d’un autre ordre.

J’aime l’hermétisme clair de Leduc, l’extrême douceur de cette métaphysique légère, vaporeuse parfois mais jamais abstraite et un régime d’images très maîtrisé, très neuf qu’on reconnaîtrait entre mille et qui est le sien. Et cette petite cosmogonie intime où le soleil, la terre, le ciel, les astres se mêlent à la mémoire des moments les plus ordinaires. Parfois, tel poème nous a des airs de Nerval ou de Verlaine mais le colloque sentimental qui s’exhale « quand les mots fantômes errent entre des lèvres mortes » ne distille aucune nostalgie, aucune fadeur non plus. Du Verlaine mais sans ce « fané » que Jean-Pierre Richard voyait autrefois contaminant partout sa poésie. Du Verlaine frais !

Ce que dès les premières notes j’ai entendu, cette extraordinaire présence terrestre, pondérable, concrète encore une fois m’a soulevé. Pas dans l’emportement lyrique ni l’exaltation d’un romantisme même neuf, revisité mais comme le vent soulève la feuille d’un arbre ou la ride qui fait bouger l’eau. Il y a des mots qui font sillage, parce qu’ils viennent sans doute du cœur profond et je ne parle pas de la barde épaisse du sentiment.

On ne connaît pas toujours le foyer de ce qui nous bouleverse. La couleur des mots, l’étrange familiarité d’une voix qui tremble au fin fond de l’enfance. Aucune pose chez Leduc, pas de chic, un temps consenti, aimé malgré les déchirures et par-delà les absences ou le deuil. Oui, quelque chose comme le temps frémit dans ces pages mais encore une fois à peine, comme fait la branche au départ de l’oiseau, ou l’odeur du lilas.

Jean-Marcel Leduc n’est pas un perdreau de l’année et le côté météore ou matin du monde de ces derniers poèmes sont un mirage. En amont, à l’évidence et malgré l’incroyable absence de publication si ce n’est « à compte d’auteur », comme on dit pudiquement, cette œuvre morte puisqu’elle est sans lecteurs il y a une œuvre, même secrète, d’une extrême maturité d’écriture et qui exclut l’avarice, les habiletés d’escamoteur et les facilités guilleviciennes. Il est vrai que Leduc vit très loin des bobos de la poésie. Comme Verlaine il joue du violon mais les « performances » post modernes ne sont ni dans sa culture, ni dans sa morale. Et puis ces madrigaux, ces suites, ces tombeaux, ces élégies, ces complaintes bref ces grandes pierres blanches d’une tradition qu’il retrouve naturellement car il ne « revendique » rien, il les accueille dans une maison de mots où il vit, non pas comblé et encore moins satisfait mais heureux.

Et puis, ce qui aggrave encore son cas, Leduc ne refuse pas l’adjectif, si ringard, si bavard, si lourd, ni la rythmique, d’un autre âge et qui donne à ces vers parfois un côté « chanson douce », celle peut-être, qui sait, que lui chantait sa maman. Même de la rime, il utilise tout le jeu, les plates, les croisées, les embrassées, bref tout l’attirail de ce que Rimbaud appelait il y a déjà longtemps, la « vieillerie poétique ». Il est vrai qu’il visait un certain Baudelaire, ce qui rassure tout de même un peu. De vieilles formes donc et pourtant, peu de poètes aujourd’hui me paraissent, dans cette façon qu’il a de parler sur le fil, de parler ainsi comme l’écrivait jadis superbement le singulier qu’était Pierre Bettencourt : « … pour rien, pour le plaisir, pour danser avec ce feu qui prend dans nos plumes, avec cette mort qui mord dans nos vie, qui nous talonne, danser quand même avec le sourire et dans le regard, la lucidité tremblante, un peu folle, des jeunes étoiles… », aussi modernes, aussi accordés comme lui, provisoire et fougueux, solaire et clandestin, à la fragilité du temps.

Et voilà de nouveau le rien, le « rien du tout » qu’ils seront, lui et sa vie, sa « nuit si claire » comme il l’appelle dans l’ultime poème de Disparaître ; voilà l’étoile et le sourire qui est tout le monde de Jean-Marcel Leduc, et voilà la danse surtout qui comme on sait n’est pas la marche utile qui conduit quelque part, comme s’il y avait jamais eu quelque chose à gagner et cette fois c’est lui qui parle :

 

« Tendre et brûlante chance

Nous palpitons ici

Ici l’on danse »

 

Marc Le Gros

L'ombre et son jour, Jean-Marcel Leduc, 2017, 10,60 euros

 

 

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